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Les Forces Spéciales en Afghanistan

Les militaires américains sont prolixes et se complaisent à inventer des expressions résumant en quelques mots des concepts parfois byzantins. Le dernier conflit afghan n'a certes pas échappé à cette mode : il a été, entre autres, qualifié de « special forces centric warfare », expression soulignant l'importance du rôle que les forces spéciales y ont joué. Un an après l'ouverture des hostilités, il devient possible de faire un premier bilan relatif à l'action de ces unités d'élite dans le domaine des opérations de combat terrestres.

Opérations spéciales contre opérations clandestines

Par la force des choses, ce bilan porte le sceau américain. Aussi apparaît-il nécessaire d'expliciter en préalable ce que les militaires de l'Oncle Sam entendent dès lors qu'ils évoquent les missions accomplies par les détachements de l'United States Special Operations Command (USSOCOM). Agents du Special Activities Staff rattaché à la Central Intelligence Agency (CIA) utilisant des modes d'action militarisés d'une part, forces spéciales militaires dépendant de l'USSOCOM mais agissant en civil d'autre part : outre-Atlantique, la frontière entre opérations spéciales et opérations clandestines apparaît en effet difficile à situer.

Si l'on se réfère à un arrêté daté du 24 juin 1992, les attributions du Commandement des opérations spéciales français comprennent la planification, la coordination et la conduite des actions "menées par des unités des forces armées spécialement organisées, entraînées et équipées pour atteindre des objectifs militaires ou paramilitaires". Qui dit « unité des forces armées » dit opération en uniforme. A contrario et toujours en France, les opérations clandestines menées en civil à l'étranger constituent la chasse gardée des opérationnels expressément dépêchés par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Dans l'esprit de la doctrine française, la distinction est donc simple à établir : les opérations spéciales sont menées en uniforme, les opérations clandestines le sont en civil.

Aux Etats-Unis, les « special operations » sont définies comme pouvant être menées par des forces militaires ou paramilitaires et peuvent utiliser des techniques dites « covert » (dissimulation de l'identité du sponsor), « clandestine » (dissimulation de l'opération elle-même), « low visibility » ou « overt ». Contrairement à ce que stipule la doctrine française, rien ne s'oppose donc outre-Atlantique à ce que des opérations extérieures clandestines en civil soient menées par des unités militaires. Lorsqu'elles sont ordonnées, de telles opérations tombent prioritairement dans l'escarcelle du Joint Special Operations Command (JSOC) dont nous allons maintenant, tant que faire se peut, détailler l'organisation.

Les clandestins du Pentagone

Constituant l'un des cinq grands commandements directement rattachés à l'USSOCOM, le JSOC a officiellement pour tâches de prendre en compte la dimension interarmées des opérations spéciales. Il lui revient en particulier de mener des études techniques, d'assurer la standardisation ainsi que l'interopérabilité des matériels et armements, de planifier et de contrôler les exercices et entraînements interarmées, et enfin de développer de nouvelles tactiques. Officieusement, il contrôle six Special Mission Units (SMUs) qui prennent prioritairement en compte les missions clandestines notamment dans le domaine de la contre-prolifération des armes de destruction massive, lesdites missions clandestines pouvant être accomplies y compris par des moyens d'action directe, raids de destruction préventive par exemple. Cela faillit être le cas en 1996, année au cours de laquelle l'avis des planificateurs opérationnels du JSOC fut requis dans le cadre d'une étude d'opportunité concernant une opération ayant pour but de détruire un site de production d'armes chimiques libyen en cours de construction à Tarhunah. Le principe d'un raid fut cependant écarté suite à une évaluation des risques.

Parmi les SMUs contrôlées par le JSOC, seul le 1st Special Forces Operational Detachment Delta (la « Delta Force ») a été identifié avec une quasi-certitude dans la presse ouverte. Les rattachements des SEAL Team Six (noyé au sein du Naval Special Warfare Development Group ou DevGru) et d'un Special Tactics Squadron (le 1st ou le 24th, les sources divergent) apparaissent avérés ; notons au passage qu'il y aurait ainsi au sein du JSOC une unité originaire de chacune des trois armées terre, marine et aviation composant intrinsèquement l'USSOCOM. S'agissant des trois SMUs restantes, on en est réduit aux hypothèses plus ou moins plausibles.

Des unités très mystérieuses

On considère généralement qu'il s'agirait de l'Intelligence Support Activity (ISA) ainsi que d'une unité d'aviation et d'une unité de renseignement par moyens techniques respectivement dénommées de manière générique Joint Aviation Unit et Technical Intelligence Unit.

Une unité dénommée Intelligence Support Activity apparaît avoir existé il y a une vingtaine d'années. Le rôle que lui attribuèrent généralement les médias était de préparer l'arrivée des équipes du JSOC en zone contrôlée par l'ennemi : prise de contact avec les sympathisants, repérage des lieux, renseignement, etc... Aujourd'hui, une unité accomplissant ce genre de mission au profit du JSOC semble subsister mais l'on ignore si elle a conservé cette même dénomination.

Il a de la même manière existé au sein des forces spéciales un organisme dénommé Seaspray dont la raison d'être était de pouvoir dénicher rapidement mais discrètement tout modèle d'avion civil nécessaire à l'accomplissement d'une mission clandestine. Ainsi, le JSOC utilisa notamment les services de l'unité pour se procurer un Boeing 737 jugé indispensable au réalisme d'un exercice contre-terroriste. La Joint Aviation Unit pourrait être une formation issue de Seaspray. Du reste, dans le cadre du conflit afghan, on aura remarqué l'utilisation par les forces spéciales américaines d'un avion de transport léger Let-410 de conception tchèque.

De plus, deux hélicoptères Mi-17 d'origine russe ont été utilisés par la Central Intelligence Agency ; or, les liens entre la CIA d'une part et Seaspray d'autre part apparaissent avérés : à sa création, cette dernière fut, pour des raisons de discrétion, intégrée à une société écran rattachée à la centrale de renseignement et ayant pour raison sociale Aviation Tech Services.

Enfin, la Technical Intelligence Unit est très probablement liée au mystérieux programme Special Reconnaissance Capabilities (SRC) censé combler les lacunes en matière de développements technologiques relatifs à cette mission de base attribuée aux forces spéciales. Ayant notamment bénéficié d'un financement de 2 millions de dollars sur l'année fiscale 2001, le programme SRC est destiné à faciliter la dissémination en temps réel d'un type de renseignement non précisé que l'on sait seulement ne pas pouvoir être obtenu par les moyens satellitaires. Trois informations sont cependant susceptibles de nous donner quelques indications. Tout d'abord, il existe un poste d'officier de liaison du National Reconnaissance Office (organisme américain gérant l'activité des satellites de reconnaissance) auprès du Joint Special Operations Command. Ensuite, l'United States Special Operations Command a délégué auprès de la société Northrop Grumman un officier responsable du suivi du programme SRC, lequel officier est accrédité au niveau TS/SCI (« Top Secret/Sensitive Compartmented Information »). Enfin, un spécialiste originaire du SEAL Team Six a été requis pour seconder, au sein de l'état-major de l'USSOCOM, le responsable technique du programme en question.

A l'évidence, le JSOC a trouvé en Afghanistan un terrain d'opérations à sa mesure, ayant même été impliqué, en septembre dernier, dans une polémique visant à déterminer si oui ou non Ben Laden avait été tué dans les bombardements de Tora Bora. Mais il est une évidence : même si l'on peut sans grand risque de se tromper affirmer que les unités rattachées au Joint Special Operations Command ont été parmi les premières à fouler la terre afghane, elles n'ont cependant pas été les seules.

Forces spéciales : le Who's Who afghan

Sur le terrain, la chaîne hiérarchique s'établit comme suit. Subordonné au général Franks, CinC CENTCOM (« Commander-in-Chief, Central Command »), le COMSOCCENT (« Commander, Special Operations Command, Central Command ») dirige la Combined Joint Special Operations Task Force Afghanistan divisée en trois composantes : la Joint Special Operations Task Force North (JSOTF-N, également dénommée « Task Force Dagger »), la Joint Special Operations Task Force South (JSOTF-S, également dénommée « Task Force K-Bar ») ainsi que la Task Force Sword. Basée à Khanabad en Ouzbékistan, la JSOTF-N a principalement été constituée à partir des moyens du 5th Special Forces Group (Airborne) américain. La JSOTF-S a quant à elle été formée à partir d'un détachement SEAL (« Sea, Air, Land », nageurs de combat du Naval Special Warfare Command) ; elle a contrôlé des éléments danois ainsi que des détachements issus des Joint Task Force Two (JTF2, Canada), New Zealand Special Air Service (NZSAS, Nouvelle-Zélande) et Kommando Spezialkräfte (KSK, République Fédérale d'Allemagne). La Task Force Sword a contrôlé ou contrôle encore divers contingents provenant du JSOC ainsi que des Special Air Service et Special Boat Service britanniques.

D'autres nations ont ou auraient envoyé sur place des détachements de forces spéciales ; citons le Grupa Reagowania Operacyjno Mobilnego (GROM) polonais, la Norvège, la Russie ainsi que la Turquie. Enfin, les Israéliens de la Sayeret Matkal se seraient entraînés avec les équipes du JSOC en vue de pouvoir « exfiltrer » les têtes nucléaires pakistanaises afin d'éviter qu'un éventuel conflit ouvert avec l'Inde ne puisse dégénérer. On l'aura compris, les Français brillent par leur absence. Seul les clandestins de la DGSE se sont mis en devoir de raviver quelques contacts noués auprès de l'Alliance du nord lors de la lutte contre les Soviétiques. Quelques hommes des commandos-marine ont assuré la sécurité du sommet de l'Organisation mondiale du commerce au Qatar et un Element de liaison et de contact (ELC) du Commando parachutiste de l'air n°10 (CPA 10) aurait accompagné un détachement français d'opérations civilo-militaires. C'est tout.

Les acteurs ayant été présentés, passons maintenant à l'analyse de leur prestation.

Un bilan certes globalement positif

Dans le cadre de la phase initiale des opérations, les forces spéciales ont principalement mené des actions de combat terrestre relatives à deux catégories de missions-types : l'encadrement d'une force autochtone et la désignation de cibles au profit de l'aviation. Elles ont ensuite joué un rôle plus direct : on a ainsi vu le 22nd Special Air Service Regiment partir à l'assaut de grottes ou des « Bérets verts » américains manier le fusil de sniping lourd Barrett à Tora Bora. Pourquoi une telle réorientation de l'emploi des forces spéciales ? Tout simplement parce que, la chute du régime talib une fois acquise, les objectifs des seigneurs de guerre afghans d'une part et ceux des forces spéciales de la coalition d'autre part ont divergé : les premiers ont cherché à asseoir leur pouvoir tandis que les secondes poursuivaient le démantèlement de l'organisation al-Qaeda. On a même vu certains chefs de guerre locaux requérir un appui aérien américain non pas sur des poches de résistance des taliban mais sur les forces de leurs concurrents anti-taliban. Dans ce contexte, les nations de la coalition, Etats-Unis en tête, ont augmenté les effectifs de leurs forces spéciales impliquées dans les combats de manière à se passer autant que faire se pouvait des supplétifs autochtones. Quant à la phase de « ni guerre ni paix » qui prévaut actuellement, il impose aux forces spéciales de s'impliquer dans des opérations de recherche et de capture des cadres du régime des taliban et de l'organisation al-Qaeda.

Ceci étant rappelé, on peut souligner trois points positifs

- Le premier concerne la désignation de cibles au profit de l'aviation d'attaque, mission que les troupes dépendant de l'United States Special Operations Command comme de l'United States Marine Corps semblent parfaitement maîtriser. Cela n'est nullement une surprise. La principale unité rassemblant les spécialistes de ce type d'opérations au sein de l'United States Air Force Special Operations Command (USAFSOC) est le 720th Special Tactics Group. Or, l'unité a, ces dernières années, bénéficié d'une politique volontariste d'expansion : ne comprenant que deux escadrons en 1997, elle en contrôle actuellement cinq, soient quatre Special Tactics Squadrons et un Combat Weather Squadron.

- Le deuxième point positif concerne la pertinence organisationnelle des « A Teams », cellule de base composant les Special Forces Groups. Comprenant douze spécialistes, ces équipes furent à l'origine structurées pour entraîner, armer et mener au combat un effectif autochtone de l'ordre du bataillon, soit environ 500 hommes, tâche qu'elles ont accomplie de manière extensive lors du conflit vietnamien. Presque quarante années plus tard, les mêmes « A Teams » du 5th SFG(A) ont été insérés tels quels dans la fournaise afghane et ont exécuté le même type de missions sans que leurs structures n'aient pris une seule ride. Tout juste s'est-on contenté çà ou là de les renforcer avec des spécialistes de la désignation de cible appartenant à l'United States Air Force Special Operations Command, de transmetteurs surnuméraires (le sergent Nathan Ross Chapman tué en début d'année à proximité de Khost était un spécialiste des transmissions habituellement affecté au 1st Special Forces Group) ainsi que d'un ou deux agents de la Central Intelligence Agency principalement aux fins de liaison.

- Troisième point positif : on peut estimer que les forces spéciales américaines ont finalement assez bien réussi à encadrer les chefs de guerre locaux dans la lutte contre l'organisation al-Qaeda et contre le régime talib. Elles y ont certes été aidées : la CIA avait auparavant établi les contacts et la puissance de suggestion du dollar surtout lorsque exhibé en grande quantité par les agents de la centrale a fait le reste. L'aspect financier de cette « manipulation » était un mal nécessaire : il y avait obligation de résultat rapide. Certaines dérives ont cependant été constatées ; en première analyse, elles peuvent être attribuées non pas à un manque de subtilité américain mais à certains aspects intrinsèques à la culture afghane auxquels les forces spéciales américaines ont dû s'accommoder.

...mais aussi des incohérences qu'il faudra gommer

Le principal point négatif concerne un problème déjà évoqué dans le cadre de ces lignes : la distinction entre opérations spéciales militaires d'une part et opérations clandestines menées par les services secrets d'autre part. Se voyant parfois confier des missions clandestines au sens français de l'expression, les forces spéciales américaines n'en étaient pas moins privées de certaines attributions allant de pair avec leurs responsabilités. Cette situation est en passe d'évoluer : deux mesures sont en cours d'étude qui pourraient, si tant est qu'elles soient implémentées, contribuer à rapprocher les modes d'action propres au Special Activities Staff d'une part et aux détachements du JSOC d'autre part.

La première de ces mesures concerne le contrôle des opérations en cours. Jusqu'à présent, celui-ci étaient strictement assuré par les cellules spécialisées des commandement régionaux géographiquement compétents, COMSOCCENT par exemple. Désormais, certaines opérations relatives à la lutte contre le terrorisme pourront être directement pilotées par l'état-major de l'United States Special Operations Command et ce, quelque soit par ailleurs la zone géographique à l'intérieur de laquelle elles se dérouleront. Il est même question d'aller encore plus loin : le commandement des forces spéciales pourrait se voir réglementairement attribuer une zone de responsabilité couvrant partiellement celle dévolue à l'US Central Command ; elle engloberait notamment le Pakistan et le Yémen. Deuxième mesure : les hommes de l'USSOCOM en mission seront désormais autorisés à manipuler des réseaux d'agents dans le cadre d'opérations de renseignement humain alors qu'auparavant seuls les contacts dits informels étaient officiellement admis.

Un autre point négatif concerne les aptitudes prêtées aux hommes de l'USSOCOM à se fondre au sein de la population en zone de mission, aptitudes principalement liées à la pratique de la langue, à la connaissance de la culture mais aussi à l'aspect physique. Le problème est récurrent, tant et si bien qu'il fut dans un premier temps envisagé de le résoudre en recrutant au sein des minorités présentes aux Etats-Unis : entre 1994 et 2001, la proportion de ces personnes au sein des effectifs de l'USSOCOM a progressé de 11,6 % à 15,1 %. C'est insuffisant : il est désormais envisagé de recruter directement des personnes originaires du Moyen-Orient pour former ce qui peut être considéré comme une « légion étrangère spéciale ».

Le JSOC, une CIA bis ?

Dans l'ensemble, les mesures apparaissent être expressément « taillées » pour faciliter le travail du JSOC qui, en raison de son expertise acquise en matière de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive y compris par l'action directe, peut désormais être autorisé à effectuer des actions homicides contre des cibles humaines terroristes dans le monde entier. L'autorisation de contrôler des réseaux d'agents de renseignement semble cependant liée à la possibilité récemment reconnue aux détachements de l'USSOCOM de manipuler de fortes sommes d'argent en liquide. Cette possibilité avait auparavant été officiellement déniée pour des raisons très précises : il faut en effet se souvenir que le rattachement du SEAL Team Six au Naval Special Warfare Development Group avait été prescrit dans un climat de malversations financières. Or, en au moins une occasion dans le cadre du conflit afghan, l'interdiction pour les forces spéciales de rétribuer un contact aurait failli faire capoter une opportunité de récupérer un stock de missiles Stinger.

Bref, le JSOC peut dans une certaine mesure être appréhendé comme étant un organisme quelque peu concurrent de la Central Intelligence Agency. Peut-être est-ce précisément pour dissiper le malaise que, dans les pages de Signal Magazine, le général John Campbell, responsable du soutien des opérations militaires au sein de la CIA, a tenu à préciser les rôles respectifs : le Department of Defense intervient, l'agence assure une permanence au profit de son plan général de renseignement et épaule au besoin les détachements de l'USSOCOM appelés à intervenir.
Quoi qu'il en soit, il est un domaine au sein duquel les unités spéciales vont, à l'avenir, constituer un enjeu majeur : celui relatif aux opérations d'information.

Les forces spéciales, enjeu d'information

Même si l'on excepte le cas des opérations spécifiquement psychologiques, il est évident que l'implication des forces spéciales dans des opérations d'information - nous n'utiliserons pas ici l'expression « guerre de l'information » car présentant un aspect militaire trop marqué - n'est nullement chose nouvelle. Il est par contre inhabituel que de telles opérations aient contribué à soulever un coin du voile recouvrant pudiquement les activités des 22nd Special Air Service Regiment britannique et Joint Task Force Two canadienne.

Outre-Manche, le SAS est une unité pour le moins discrète, de ce genre de discrétion qui peut, dans certains cas, se montrer à l'évidence contre-productive. Ce constat a initié, au sein de l'establishment militaire britannique, une polémique : faut-il utiliser la renommée d'efficacité propre au SAS pour faire naître dans les rangs ennemis un sentiment de crainte diffuse ou au contraire s'en tenir strictement à la sacro-sainte règle du secret absolu ? Pour Londres, utiliser judicieusement l'information concernant l'unité a en effet présenté deux avantages. Il devenait premièrement rentable de jouer sur l'aspect dissuasif intrinsèque au SAS pour « mettre psychologiquement la pression » sur les taliban ; l'amiral Sir Michael Boyce, Chief of the Defence Staff, a du reste admis l'existence d'une contradiction entre cette possibilité et la discrétion britannique habituelle en la matière. Entretenir une publicité autour du phénomène SAS permettait d'autre part la mise en exergue de l'implication du Royaume-Uni et, donc, de masquer l'apparente apathie du Special Boat Service à Bagram. C'est précisément dans ce contexte qu'a été publié dans les colonnes du Telegraph un récit faisant état de la participation d'un escadron opérationnel du SAS à un combat visant à investir un complexe souterrain occupé par des combattants de l'organisation al-Qaeda à proximité de Kandahar. Or, il semble bel et bien avéré que cette publicité n'avait d'autre but que de promouvoir la cause britannique dans le cadre d'une opération d'information à l'effet soigneusement dosé. Au moment même où l'on prêtait en effet au Defense Secretary Geoff Hoon la volonté de révéler les noms de soldats du SAS promis à une décoration pour faits de bravoure, le MoD était parallèlement engagé dans une action judiciaire visant à empêcher la publication des mémoires de Mike Coburn, ex-membre du régiment. Parallèlement, quelques semaines plus tôt, un quotidien londonien, le Sun, s'était vu sommé de rendre ses ordinateurs accessibles pour inspection car suspecté de détenir des informations classifiées s'agissant de l'unité.

Le cas de la Joint Task Force Two est encore plus édifiant et résume précisément ce qu'il faut éviter de faire car ayant induit une cacophonie politique de mauvais aloi. Le ministre de la défense canadien Art Eggleton se vit en effet tour à tour reprocher de ne pas à tout le moins confirmer ou infirmer l'implication de l'unité puis, ensuite, d'en commettre les spécialistes hautement qualifiés à de simples opérations de déminage. Enfin, lorsque le 21 janvier des hommes appartenant à la JTF2 firent prisonniers des membres présumés de l'organisation al-Qaeda, l'information ne fut que tardivement prise en compte par le premier ministre Jean Chrétien et ce, alors que le statut des prisonniers en question suscitait polémiques et controverses.

S'agissant des Etats-Unis, on peut également estimer que la mise en exergue des opérations spéciales ou clandestines a bien souvent servi à masquer une apathie de mauvais aloi médiatique et le cas du raid mené en octobre 2001 par les 75th Ranger Regiment et 1st Special Forces Operational Detachment Delta au sud-ouest de Kandahar est symptomatique. Un mois et demi après les attentats, l'impatience commençait à poindre dans l'opinion publique et il importait de faire savoir aux taliban que l'Amérique n'entendait nullement s'en tenir aux opérations aériennes. Accessoirement, ce raid permit au général Myers, président du comité des chefs d'état-major, de clamer haut et fort que les troupes américaines pouvaient agir comme bon leur semblait en territoire afghan sans que les taliban ne puissent s'y opposer de quelque manière que ce soit.

Et maintenant

Tout conflit est porteur de leçons et le conflit afghan ne fait pas exception à la règle : çà et là, des mesures commencent à être prises ou envisagées. S'agissant plus particulièrement des forces spéciales, la première d'entre elles concerne le renforcement des moyens d'infiltration/exfiltration. En France, c'est ainsi une enveloppe de 457,3 millions d'euros qui a été débloquée en vue de financer l'acquisition de 13 hélicoptères Cougar Mk2+, 8 d'entre eux étant destiné au Détachement de l'aviation légère de l'armée de terre pour les opérations spéciales. Aux Etats-Unis, le 160th Special Operations Aviation Regiment pourrait voir ses moyens aériens considérablement renforcés pour totaliser 96 MH-60 Black Hawk au lieu de 69 actuellement ainsi que 72 MH-47 Chinook au lieu de 36. Ces hélicoptères supplémentaires serviraient principalement à permettre le prépositionnement, en dehors du territoire des Etats-Unis, de quatre détachements au lieu de deux. Dernier exemple, celui des Britanniques. La Defense Security Cooperation Agency américaine a en effet récemment notifié au Congrès l'intérêt manifesté par Londres s'agissant d'un projet d'acquisition portant sur huit MH-47G Special Operations Chinook Helicopters pour un coût de 535 millions de dollars.

La deuxième catégorie de mesures concerne les effectifs. En Australie, le Tactical Assault Group contre-terroriste sera dédoublé. En France, le 13e Régiment de dragons parachutistes a été subordonné à la Brigade de forces spéciales terre au détriment de la Brigade de renseignement ; à l'heure actuelle, il est cependant trop tôt pour déterminer si cette mesure va avoir une incidence réelle sur les missions de l'unité. Outre-Atlantique, incitations financières ou recrutement à partir du secteur civil font partie des mesures d'ores et déjà mises en œuvre. Enfin, les unités spéciales de l'United States Marine Corps (USMC) pourrait être intégrées à l'United States Special Operations Command. Lorsque réagissant à l'échec iranien les stratèges américains décidèrent de revitaliser leurs forces d'opérations spéciales, les généraux du Marine Corps, plutôt que de créer de toutes pièces des unités spécifiques, décidèrent en effet de mettre sur pied un programme d'entraînement adapté aux Marine Expeditionary Units qui furent en conséquence qualifiées Special Operations Capable à partir de 1986. Cette approche prudente permit à l'USMC de conserver en propre des capacités spéciales et ce, face à un Naval Special Warfare Command se positionnant dans le même créneau. Avec le temps cependant, les unités spécialisées rattachées aux Marine Expeditionary Units (Special Operations Capable) en vinrent à prendre en compte toutes les missions habituellement confiées aux forces spéciales de l'USSOCOM à l'exception de l'encadrement de troupes autochtones en zone contrôlée par l'ennemi. Cette évolution plaide à l'évidence en faveur d'un rapprochement pourvu que chacun y conserve son identité propre.

Finalement, ces différentes mesures reflètent une tendance lourde de l'époque post-Guerre froide : il ne s'agit plus de s'enterrer dans un immobilisme de bon aloi mais de faire preuve des capacités nécessaires à projeter où et quand il le faut des forces mobiles, puissantes et versatiles composées de techniciens du combat hautement qualifiés. Ce qui est vrai dans l'absolu militaire l'est en particulier pour les forces spéciales qui, contre-terrorisme aidant, sont appelées à être en première ligne d'un combat d'ampleur mondiale. Les gourous de la guerre non-conventionnelle ont encore de beaux jours devant eux.

Forces spéciales américaines : structures de commandement

Les unités de forces spéciales américaines sont contrôlées par l'United States Special Operations Command (USSOCOM). Quatre commandements sont directement subordonnés à l'USSOCOM : l'United States Army Special Operations Command (USASOC, armée de terre), l'United States Air Force Special Operations Command (USAFSOC, armée de l'air), le Naval Special Warfare Command (NavSpecWarCom, marine) ainsi que le Joint Special Operations Command (JSOC, interarmées) ; aucune unité spéciale de l'United States Marine Corps (USMC) n'est subordonnée à l'USSOCOM. Ce dernier assure le contrôle hiérarchique direct des forces d'opérations spéciales basées sur le territoire continental des Etats-Unis. Lorsque les unités sont en mission, elles sont dirigées par le commandant en chef de théâtre d'opérations unifié géographiquement compétent. Pour l'aider dans sa tâche, le CinC (« Commander-in-Chief ») de théâtre dispose d'un Special Operations Command (SOC) intégré à son état-major. Les unités spéciales impliquées dans le conflit afghan sont ainsi dirigées depuis le Special Operations Command Central Command (SOCCENT).

Texte : Jean-Jacques Cecile

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